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mercredi 31 août 2016

MYTHOLOGIE INCA - LES SOURCES

Pizarro saisissant l'Inca du Pérou - John Everett Millais (1846)

Autant être catégorique avec vous dès le départ : la culture orale des Incas a été engloutie avec leur puissance...Alors, avons-nous oui ou non des sources primaires ? OUI.

Mais il subsiste plusieurs problèmes. Le premier est que la plupart de ces sources demeurent des sources exclusivement historiques (j'adore l'Histoire, certes, mais il s'agit d'un blog sur la mythologie. Que vais-je donc pouvoir bien écrire ?). Bon, soit, nous ferons avec. Le deuxième, bien plus grave, est que nous ne disposons d'aucune source de première main écrite par les Incas eux-mêmes avant l'arrivée des espagnols, puisque ces derniers ne disposaient pas d'un système d'écriture tel que nous le connaissons (écriture alphabétique). En effet, la transmission du passé se faisait oralement, par des poètes-philosophes que l'on appelait des Amautas. Et comme je l'ai écrit en commençant cette rubrique : tout a été écrasé en même temps que la puissance inca. Je répète : Nous ne disposons d'aucun document de cette époque rédigé en langue indigène, avec leur point de vue et leur vérité ! Le seul manuscrit indigène parvenu jusqu'à nous est un manuscrit quechua datant du début 17e siècle, soit après la conquête (c'est le fameux manuscrit de Huarochiri, disponible en français !).

En fait, et vous le verrez plus tard, ce n'est pas tout à fait vrai que les Incas n'avaient aucun système d'écriture. Il semblerait que ces derniers utilisaient des Quipus, c'est à dire de longues cordelettes à nœuds, où ils notaient diverses informations. Avons-nous des Quipus ? Oui, plein même. Mais aucun n'a pu encore être déchiffré. Quelles informations détiennent-ils ? De simples données comptables comme des inventaires, ou des récits historiques, voir même des récits mythologiques ?

Bref, l'avenir nous le dira. Aujourd'hui, nous disposons de sources écrites par les "envahisseurs", après 1532, ou par des métisses espagnols. Certaines ont été écrites par des chroniqueurs espagnols, d'autres par des autochtones rompus à l'espagnol. On imagine aisément les indigènes raconter leur passé à un interprète bilingue, avec le chroniqueur espagnol à côté en train de noter tout ce que lui dit le traducteur. On imagine aussi aisément la christianisation de ces récits par les chroniqueurs, à des fins politiques et religieuses, et même des récits mensongers des indigènes à des fins personnelles. Bref, vous voyez où je veux en venir ? Comment prêter quelconque légitimité à des mythes très certainement remaniés, embellis voir même totalement réécrits pour mieux correspondre à la religion chrétienne ?

Vous me croyez parano ? Il n'y a qu'à lire la description faite du dieu Viracocha pour commencer à douter sérieusement du bien fondé de cette mythologie :

"Viracocha était un homme de grande taille, vêtu d'une tunique blanche qui lui descendait jusqu'aux chevilles, avec une ceinture à la taille. Il avait les cheveux courts et une tonsure comme un prêtre. Il allait tête nue en portant entre ses mains quelque chose qui leur sembla ressembler aux bréviaires que transportent les prêtres d'aujourd'hui"

Mouais...pas à moi ! Nous sommes à la limite de l'imposture.

Enfin bref ! Étudier une histoire et une mythologie inca à partir de récits rapportés par les espagnols n'est pas une bonne chose, mais nous n'avons pas vraiment le choix. Heureusement, il existe également des chroniques écrites par des indigènes ou des métisses de la période coloniale. Encore une fois, pas le choix alors il faut s'en accommoder. Retenez donc bien que la conservation du savoir chez les incas se faisait par l'intermédiaire deux personnes : les Amautas (oralement) et les Quipucamayoc (c'est à dire ceux qui manipulaient les quipus).

Voici une liste exhaustive des sources primaires, qui sont nombreuses mais hélas bien difficiles (voir même impossible) à trouver en français.

LES AUTEURS ESPAGNOLS
J'ai fais le choix très assumé de distinguer d'un côté les sources espagnoles et, de l'autre, celles écrites par des auteurs "indigènes", bien souvent des métisses. Nous avons donc d'un côté le point de vue des conquistadors, des prêtres, des explorateurs et des missionnaires espagnols sur la civilisation Inca, et c'est celui-ci qui nous intéresse ici. N'espérez même pas un instant pouvoir vous procurer tous ces ouvrages en français, cela serait d'une naïveté incroyable. Malgré tout, j'ai réussi à dénicher des traductions françaises très précieuses sur des ouvrages particulièrement intéressants.

(Ne soyez pas surpris de voir des OK de temps en temps : il s'agit des ouvrages que j'ai réussi à à me procurer après d'âpres efforts).

PEDRO CIEZA DE LEON (1520/1554), conquistador et chroniqueur.
Cronica del Peru (1553)
(Chronique du Pérou)
Une de nos sources les plus anciennes sur l'histoire et la mythologie de l'empire inca, en trois volumes, dont le deuxième s'intitule "El Senorio de los Incas". Seul le premier volume est publié du vivant de Cieza de Leon (1553), les deux autres étant publiés respectivement en 1871 et 1909 ! Il s'agit là d'une source très importante, et pourtant, aucune traduction française n'existe, ce qui peut paraître incroyable quand on sait qu'il ne suffirait que de traduire de l'espagnol en français. Mais je ne désespère pas... quoique.

JUAN DE BETANZOS (1510/1576), explorateur et chroniqueur.
Suma y Narracion de los Incas (1551)
(Somme et narration des Incas ; Narrative of the Incas)
Une de nos meilleures sources concernant les mythes incas, De Betanzos ayant interrogé directement les Incas les plus âgés sur l'histoire de la dynastie inca. Il s'agit donc d'informations pas ou peu arrangés, sortant directement de la bouche d'incas contemporains des règnes de Huayna Capac et d'Atahualpa ! Achat donc obligatoire, trouvable en anglais et en espagnol, mais pas en français (hélas...).

JUAN POLO DE ONDEGARDO (vers 1500/1575), chroniqueur.
Tratado y averiguacion sobre los errores y supersticiones de los Indios (1559)
(Traité et enquête sur les erreurs les superstitions des Indiens)
Informaciones acerca de la religion y gobierno de los incas (1571)
(Compte-rendu sur la religion et le gouvernement des Incas)
Il arrive au Pérou en 1544 et participe activement aux guerres civiles du côté loyaliste.

PEDRO SARMIENTO DE GAMBOA (1532/1592), explorateur, scientifique et historien.
Historia de los Incas (1572) - OK
(Appelé aussi Historia General llamada Indica)
Selon ses dires, il aurait pour cette chronique recueillit les témoignages de 42 seigneurs des anciens lignages royaux. Mais il faut rester plus que prudent sur le contenu de sa chronique, surtout au niveau de l'objectivité. Car son œuvre reste entachée pour avoir cédé à la calomnie, et pour tout dire, à la propagande.

CRISTOBAL DE MOLINA (1529/1585), prêtre et chroniqueur.
Relacion de las Fabulas y Ritos de los Incas (1575)
(Relation des fables et des mythes des Incas)
Il débarque au Pérou en 1536, plus précisément à Cuzco, où il devient curé d'une paroisse indigène. Parlant le quechua parfaitement, c'est lui qui arrive à convaincre le dernier inca Tupac Amaru de se convertir avant son exécution en 1572. Puis entre 1573 et 1575, il rédige sa chronique, ouvrage incomparable sur la religion inca.

JOSE DE ACOSTA (1539/1600), missionnaire.
Historia natural y moral de las Indias (1590) - OK
(Histoire naturelle et morale des Indes occidentales)
Ce chroniqueur est une des sources les plus précieuses sur l'histoire et les civilisations anciennes du Pérou. Il arrive au Pérou en 1571 et s'intéresse très tôt à l'observation de la nature ainsi qu'à la condition sociale et morale des indiens. Il finit par rentrer en Espagne en 1588, où il publie son œuvre principale en 1590, considérée comme fondamentale sur la géographie et l'ethnographie de l'ancien Pérou. Et vous savez quoi ? Une traduction complète en français existe !!
(lien fr : https://archive.org/details/histoirenaturell00acos)

MIGUEL CABELLO DE BALBOA (1535/1608), prêtre et écrivain.
Miscelànea Antàrtica (1586)

ANTONIO DE LA CALANCHA (1584/1654), religieux et chroniqueur.
Chronique moralisée de l'ordre de Saint Augustin au Pérou (1631)
(Cronica moralizada del Orden de san Augustin en el Peru)

BERNABÉ COBO (1582/1657), missionnaire et écrivain.
Historia del Nuevo mundo (1653)
(Histoire du Nouveau-Monde)
Bernabé a passé près de quarante ans à la rédaction de sa monumentale Histoire du nouveau monde, encyclopédie en trois parties et 43 livres ! Hélas, nous n'en connaissons que la première partie, en quatorze volumes.

PEDRO PIZARRO (1514/1570), explorateur et écrivain.
Récit de la découverte et de la conquête des royaumes du Pérou (1571) - OK
(Relacion des descubrimiento y conquista de los reinos del Peru)
Pedro est le cousin de Francisco, et il entre à son service comme page à 15 ans. Logiquement, il l'accompagne partout, de Cajamarca à Cuzco. Son ouvrage couvre la période 1529-1554, mais son manque d'objectivité doit nous maintenir prudent dans son contenu. Une traduction française existe et est facilement trouvable :)

FRANCISCO DE JEREZ (1497/1565), secrétaire de Pizarro.
Verdadera relacion de la conquista del Péru (1534) - OK
(Relation véridique de la conquête du Pérou)
Engagé par Pizarro comme secrétaire en 1524, il participe notamment à la bataille de Cajamarca en 1532, où il est touché à la jambe et handicapé. En 1534, il rentre alors à Séville et publie "Verdadera relacion de la conquista del Péru", pour contrer la version de Cristobal de Mena. Et vous savez quoi ? Nous en possédons une version française :)  Bon, bien sûr, les propos sont bien trop élogieux envers Pizarro pour être objectifs, mais ne boudons pas notre plaisir.

DIEGO DE TRUJILLO (1505-1575), conquistador et chroniqueur.
Relacion del descubrimiento del reino del Peru (vers 1571)
(Relation de la découverte du royaume du Pérou)
Ce fantassin participa aux évènements de Cajamarca, de Jauja et de Cuzco. En 1536, il rentre en Espagne, mais liquide toute sa fortune et doit donc retourner au Pérou en 1547. Il se fixe à Cuzco et recueille chez lui les petits-enfants d'Atahualpa. C'est à la demande du vice-roi de Toledo qu'il écrit sa chronique qui couvre les années 1530-1571.

CRISTOBAL DE MENA (1492-?), conquistador.
La conquista del Peru llamada la Nueva Castilla (1534)
Capitaine cavalier, il fut tout d'abord dans les bons papiers de Pizarro (qu'il rejoint en 1531) avant de tomber en disgrâce à cause de ses bonnes relations avec Almagro. Conséquence : il est lésé dans le partage du butin réuni à Cajamarca. Dégouté, il rentre en Espagne fin 1533 puis publie l'année suivante anonymement sa chronique. Il faudra attendre 1935 pour qu'un nom soit mis enfin sur sa chronique ! J'ai mis une croix sur cet ouvrage, déjà très difficile à trouver dans sa langue originelle ; alors en Français, laissez-tomber toute ambition...

Il existe nombre d'autres relations et chroniques écrites par des espagnols moins réputés, mais n'oublions pas que ma priorité reste les ouvrages traitant de mythologie. Et sur ce sujet, nous avons le plus gros, voir même tout (osons le dire). J'ajouterai grâce à mes récentes lectures une relation anonyme, Las costumbres antiguas del Peru (Les anciennes coutumes du Pérou), la relation très virulente de Hernando de Santillan, Relacion del Origen, Descendencia, Politica y Gobierno de Los Incas (1563) ou encore Informaciones (1570-1572) du vice-roi Francisco de Toledo, sans oublier cet intriguant "Nouvelles certaines des Isles du Pérou". Peut-être je ne lirai jamais ces ouvrages puisqu'aucune traduction française ne sera certainement faite, mais je tenais à les lister malgré tout pour ceux qui maitrisent la langue espagnole.

Pedro Sancho DE LA HOZ - Cartas y cronistas del descubriminento y la conquista (1534).
(Secrétaire de Pizarro après De Jerez).

Miguel DE ESTETE - La découverte et la conquête du Pérou : Noticia del Peru (1535) - OK

Augustin DE ZARATE - Historia del descubrimiento y conquista de la provincia del Peru (1555) - OK

Fray Marcos de NIZA - Histoire de la conquête des Incas ; Ritos y ceremonias de los indios.

Hernando DE SANTILLAN (1519-1574)
Relacion del Origen, Descendencia, Politica y Gobierno de los Incas (1563)
(Relation de l'origine, des descendants, de la politique et du gouvernement des Incas)

Martin DE MURUA (1525-1617)
Historia y Genealogia real de los reyes Incas del Peru.

INCONNU - Nouvelles certaines des Isles du Pérou (1534) - OK
(première chronique française au sujet du Nouveau Monde, du règne de François Ier).

LES AUTEURS INDIGÈNES
Certes, les sources suivantes sont de mains indigènes (j'y intègre les métisses), mais il ne faut oublier qu'elles demeurent postérieures à la conquête espagnole, en plus d'avoir été écrites bien souvent par des métisses. Malgré tout, leur intérêt est primordial et leur contenu vraiment intéressant.

FELIPE GUAMAN POMA DE AYALA (vers 1550/1616), chroniqueur, dessinateur et écrivain.
Nouvelle chronique et bon gouvernement (1583-1613) - OK
(Nueva coronica y buen gobierno)
Il existerait une version française, celle de Paul Rivet en fac-similé, pour l'Institut d'ethnologie, Paris, 1936. Je ne sais pas de quoi il s'agit encore, mais mes recherches sont restées pour le moment infructueuses. Néanmoins, une version entière numérisée est disponible avec une transcription espagnole (vive google trad). C'est déjà ca... Que dire de ce gros pavé de 1188 pages comprenant 400 planches de dessin réalisées par lui-même ? Une mine précieuse d'informations.

INCA GARCILASO DE LA VEGA (1539/1616), écrivain, poète, historien et traducteur.  
Commentaires royaux sur le Pérou des Incas (1609) - OK
Là, nous sommes chanceux, l'intégralité du texte se trouve en français.

JUAN DE SANTACRUZ PACHACUTI YAMQUI SALCAMAYGUA (Fin 16e siècle/17e siècle)
Relacion de Antiguedades deste Reyno del Peru (vers 1613)
(Relation des antiquités du royaume du Pérou)
Converti au christianisme, il transcrit les chants, les poèmes et les rites quechuas des Incas. Nous ne savons rien d'autre de lui, et il y a peu de chance que je lise un jour sa chronique.

TITU CUSI YUPANQUI (vers 1530/1571)
Relacion de la conquista del Peru y hechos del Inca Manco II (1569)
(Relation de la conquête du Pérou et des faits de l'Inca Manco II)
Fils de Manco Inca et frère de Tupac Amaru, il fut le troisième Inca de Vilcabamba en 1560 après la mort de son frère Sayri Tupac. Baptisé en 1568, il meurt d'une maladie en 1571 mais a le temps de dicter au frère augustin Marcos Garcia une relation basée sur ses mémoires de la vie impériale des Incas. Cette relation ne fut publiée qu'en 1916 à Lima !!

MELCHIOR CARLOS INCA (?/?)
Relacion de los quipucamayoqs (1608)

APU INCA ATAWALLPAMAN (?/?), poète.
Elegia Quechua anonima

INCONNU (Début 17e siècle)
Le manuscrit de Huarochiri - OK
Conservé à la bibliothèque nationale de Madrid, il contient la traduction des hommes anciens machucuna des terres de Huarochiri. Il s'agit du seul manuscrit qui nous soit parvenu intégralement écrit en Quechua et traite non pas de mythologie inca mais de mythologie andine. Contient 31 chapitres.

INCONNU
Ollantay (ou Apu Ollantay)
Je ne sais pas si cette œuvre a sa place ici, mais tout semble tendre avec ce point de vue aujourd'hui. Écrite en quechua, elle comporte 2000 vers et serait (je dis bien serait) d'origine inca (avec un remodelage à l'occidentale par la suite). L'histoire se passe à l'époque de Pachacuti, certainement entre 1461 et 1471, et concerne un certain Ollantay, général des armées Incas. Il existe une traduction française de cette oeuvre, signée Gavino Pacheco Zegarra et datant de 1878, pour les éditions Maisonneuve et Cie - Collection linguistique américaine Tome IV.

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Comme vous le voyez, on peut vite se perdre dans les méandres de sources écrites en espagnole, avec aucune traduction française disponible à l'heure actuelle (ou presque). Si vous êtes bilingue, vous êtes chanceux. Sinon, vous serez comme moi : désespéré.

Dessin de Poma de Ayala - Nouvelle chronique du bon gouvernement